Souvenirs de vie

Quatre amies de Redange se souviennent

Publié: 23/03/2026 - 17:24
Mis à jour: 27/03/2026 - 17:48
7 minutes

Jeanny Bintener-Leytem (née en 1939), Renée Peschon-Demuth (née en 1940), Résie Wiltzius-Reisen (née en 1939) et Milly Weyland-Huberty (née en 1939) sont amies depuis l’école maternelle à Redange. Aujourd’hui, les quatre dames vivent au HPPA de Redange et ont évoqué leurs souvenirs d’enfance et de jeunesse au village.

Vous vous êtes rencontrées à l’école maternelle il y a 83 ans. Comment était l’école à l’époque?

Résie : De la 1re à la 3e année primaire, nous avions sœur Marie des Neiges comme institutrice. « Schnéimärry », comme nous l’appelions en cachette, était très stricte : avant de pouvoir nous asseoir, nous devions d’abord prier et réciter les verbes français. Si je me souviens bien, durant les premières années, nous étions encore en classe avec les garçons.

Renée : Oui, c’est vrai. De la maternelle jusqu’en 3e année, filles et garçons étaient ensemble. Ensuite, nous avons été séparés et nous n’avions même plus le droit de parler aux garçons pendant la récréation.

Milly : De toute façon, ce n’était pas possible, car les cours de récréation étaient strictement séparées. Mais « la nécessité rend inventif » ! Nous écrivions des petits mots aux garçons sur des bouts de papier, les attachions à une pierre et les lancions par-dessus l’aula jusque dans leur cour !

Jeanny : Oh oui – nous n’étions pas toujours des anges !

Milly : Mais la plupart du temps, si ! Nous allions tout de même tous les matins à la messe avant l’école.

Que faisiez-vous lorsque vous n’aviez pas école?

Jeanny : Quand nous avions congé l’après-midi, maman envoyait mon amie et moi garder nos trois vaches dans les prés le long de la voie du « Jhangeli ». Derrière la colline, nous faisions nos devoirs. Par pure espièglerie, nous mettions parfois des cailloux sur les rails, en espérant que le train s’arrête – mais cela ne l’a jamais dérangé.

Résie : J’aimais surtout aller nager dans l’Attert entre Redange et Ell. Il y avait un barrage qui retenait l’eau jusqu’au moulin « Schummesch », pour produire de l’électricité. Comme il n’y avait pas de piscine, nous avons appris à nager dans l’Attert.

Renée : Milly, nous deux, nous préférions jouer à la poupée, tu te souviens ?

Milly : Bien sûr ! Nous cuisinions pour nos poupées et jouions pendant des heures à papa et maman. Mais j’aimais aussi beaucoup lire.

Jeanny : Ma première poupée était en tissu, remplie de paille. Après la guerre, des gens du Minette venaient souvent chez nous pour « faire des échanges ». Nous leur donnions du beurre, des œufs et des saucisses. Comme ils n’avaient pas d’argent, j’ai reçu un jour, en échange, une magnifique poupée en céramique dont les yeux s’ouvraient et se fermaient.

Milly : Je me souviens aussi avec plaisir de la façon dont nous faisions cuire de petites pommes de terre oubliées dans les champs, directement dans la braise, avant de les manger sur place. Nous jouions beaucoup sur la route de Nagem – même au badminton ! Et quand, très rarement, une voiture passait, nous nous écartions un instant.

Résie : Le plus beau, c’était la luge – bien sûr aussi sur la route. Le meilleur endroit restait la grande rue de Redange.

Jeanny : Que d’heures passées à faire de la luge ! Un jour, ma petite sœur voulait absolument m’accompagner, même si maman ne voulait pas. Je l’ai installée à contrecœur derrière moi sur la luge. En chemin, je me suis soudain rendu compte qu’il n’y avait plus personne derrière moi – j’avais perdu ma petite sœur dans la neige !

Vous souvenez-vous encore de la guerre?

Jeanny : L’évacuation pendant l’offensive des Ardennes nous a toutes profondément marquées. Personne ne savait jusqu’où les Allemands allaient avancer dans le pays. Ma famille a donc fui à pied, avec les chevaux, jusqu’à Kleinbettingen, où nous avons trouvé refuge. Nos bêtes, en revanche, ont dû rester à Redange. Un membre de la famille revenait régulièrement s’en occuper.

Milly : Même s’il n’y a pas eu de combats à Redange, on entendait les explosions au loin. Ma famille est aussi partie à pied, avec une petite charrette contenant le strict nécessaire, en direction de Pétange. Quand je fatiguais, j’avais le droit de m’asseoir dessus. À Pétange, nous avons attendu plusieurs semaines que les combats dans l’Oesling prennent fin.

Résie : Nous avons passé ces semaines au Limpertsberg et n’avons rien ressenti des combats.

Renée : Je me souviens d’avoir été réfugiée à Reichlange dans une cave délabrée ainsi que de notre évacuation vers Fingig.

Jeanny : Lorsque nous sommes rentrés après l’évacuation, notre garde-manger et notre hotte de cheminée étaient bien plus vides ! Les œufs conservés semblaient avoir particulièrement plu aux soldats. Mais cela n’avait aucune importance : l’essentiel était que la guerre soit enfin terminée.

Milly : Une autre surprise nous attendait à la maison : nous avons appris que les Américains avaient installé leur cuisine principale chez nous. À part de nombreuses boîtes vides et un jambon disparu, tout était resté en ordre.

Jeanny : Les Américains nous faisaient aussi des cadeaux. Lorsqu’ils étaient stationnés au village, nous allions souvent les voir dans la forêt pour recevoir du chocolat. C’était un chocolat exceptionnel – j’en ai encore le goût en bouche aujourd’hui ! Ma mère, en revanche, n’était pas du tout contente lorsqu’elle découvrait où nous étions allées.

Peu après la guerre, le premier cinéma de Redange a ouvert ses portes…

Résie : Exact. En 1947, mon père a ouvert le premier cinéma de Redange. C’était quelque chose de tout à fait particulier, car personne n’avait encore de télévision à la maison. Grâce au cinéma, nous avons découvert le monde au-delà de Redange. Des projections avaient lieu les samedis, dimanches et jours fériés. Il existait deux catégories : « interdit à la jeunesse » et « autorisé à la jeunesse ». Il arrivait même que des gendarmes viennent contrôler à la lampe de poche si les règles étaient respectées. Le premier film projeté fut Monsieur Vincent et les gens faisaient la queue.

Renée : Vous vous souvenez de Die Sünderin avec Hildegard Knef ? Et surtout du sermon de notre doyen contre ce film « immoral » !

Résie : Pourtant, il n’était pas si choquant ! Pour moi, Grün ist die Heide comptait parmi les plus beaux films. Mais Les Dix Commandements a attiré le plus grand public.

À quoi ressemblait un dimanche typique durant votre enfance?

Milly : Le dimanche, il y avait deux messes : la messe matinale et la grand-messe. Nous devions en principe assister à l’une des deux. L’après-midi, il y avait encore les vêpres.

Jeanny : Quant à savoir si nous y allions toujours vraiment, c’est une autre histoire ! Mais c’était une belle époque, même si tout était très différent d’aujourd’hui.

Résie : Le rythme était plus calme. Après la messe, beaucoup d’hommes allaient jouer aux cartes au café. À l’époque, Redange comptait huit cafés.

Renée : Et dans quatre d’entre eux, on jouait même de la musique pour danser, surtout lors de la kermesse ou d’un bal.

Milly : Chaque année, plusieurs processions traversaient le village. J’aimais particulièrement les processions des Rogations, lorsque nous marchions en cortège jusqu’aux champs pour prier pour une bonne récolte. Mais les plus belles étaient celles où nous, les filles, portions la statue de la Vierge à travers le village, tandis que les garçons tenaient le dais au-dessus du prêtre portant l’ostensoir.

Que se passait-il après l’école primaire?

Renée : L’école primaire durait alors sept ans, avec la possibilité d’une huitième année. Après cela, nous allions soit dans un pensionnat, soit à l’école de couture et de cuisine de Redange. Comme ma grand-mère et ma tante avant moi, j’ai été envoyée dans un pensionnat à Liège.

Jeanny : Mes parents n’avaient malheureusement pas les moyens de payer un pensionnat. J’ai donc suivi, avec Milly, les cours de couture et de cuisine chez sœur Céline à Redange. Il n’y a pas longtemps, j’ai même retrouvé les patrons de couture d’un pyjama de cette époque.

Résie : J’ai moi aussi été dans un pensionnat, à Diekirch. Aujourd’hui encore, je souris en repensant aux nonnes qui nous demandaient chaque lundi qui était allée danser – cela ne leur plaisait pas du tout ! Et comme elles étaient furieuses lorsque la caserne a été transférée sur le Härebierg en 1955. On entendait alors souvent : « Baissez les yeux, c’est le diable qui passe », lorsque nous croisions un soldat dans la rue.

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