Souvenirs de vie

Foos Berchem se souvient

Publié: 13/10/2026 - 09:08
Mis à jour: 27/10/2026 - 09:50
5 minutes
Photo: Collection privée

À 97 ans, Foos Berchem a traversé près d’un siècle d’histoire luxembourgeoise. Enfant de la campagne, il a connu la Seconde Guerre mondiale avant de consacrer plusieurs décennies à l’agriculture et de s’investir activement dans la vie de son village. Aujourd’hui, il vit avec son épouse à l’HPPA de Redange. Au fil de notre entretien, il évoque les années difficiles, ses deux grandes histoires d’amour et les valeurs qui continuent de le guider.

Photo: Collection privée

Vous êtes né en 1928 à Olm. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance?

J’ai grandi dans notre ferme familiale à Olm, avec mes quatre sœurs, dont ma sœur jumelle, et mes quatre frères. Nous sommes tous nés entre 1920 et 1930.

Malheureusement, mon père est décédé subitement six semaines avant la naissance de son neuvième enfant. Je n’ai donc aucun souvenir de lui. Ma mère et ma grand-mère ont alors dû mettre la ferme en location, mais nous avons conservé deux vaches, deux cochons et notre potager. Nous vivions de ce que produisaient la ferme et le jardin. Nous faisions notre propre pain et abattions nous-mêmes nos animaux pour nous nourrir.

À quoi ressemblait le quotidien à la ferme?

Lorsque nous avons repris l’exploitation de la ferme en 1940, j’allais traire deux vaches chaque matin avant de partir à l’école. Quelques années plus tard, je m’occupais des chevaux et de la faucheuse. Pendant la saison des foins, je me levais à quatre heures du matin pour soigner les chevaux avant de partir faucher avec eux. J’ai toujours aimé ce travail.

Photo: Collection privée

Vous avez vécu la Seconde Guerre mondiale dès ses premières heures?

La veille de l’invasion, nous avions planté des pommes de terre jusque tard dans la soirée. Comme nous n’avions pas eu le temps de faire nos devoirs, notre mère nous a réveillés très tôt le matin du 10 mai 1940 pour que nous puissions les terminer avant l’école.

Nous venions à peine de commencer lorsque mon grand frère nous a appelés de l’extérieur: «Venez voir, un avion!» À l’époque, apercevoir un avion dans le ciel était quelque chose de tout à fait exceptionnel.

Vers sept heures du matin, une longue colonne de motos avec side-cars, transportant des soldats armés de carabines, a traversé le village. Nous n’avions pas de radio et ignorions complètement ce qui se passait. Ce n’est qu’en apercevant les croix gammées sur leurs uniformes que nous avons compris qu’il s’agissait des Allemands.

Ce jour-là, nous n’avons plus eu besoin d’aller à l’école. Si le problème des devoirs était ainsi réglé pour la journée, des difficultés bien plus graves nous attendaient.

Comment la guerre a-t-elle touché votre famille?

L’une des périodes les plus éprouvantes a été celle où nous avons dû héberger, pendant plus de deux ans, un sous-officier allemand nazi fanatique qui travaillait à la station radar allemande installée dans le village.

Trois de mes frères ont été enrôlés de force dans la Wehrmacht. Mon troisième frère aîné, Jäng, a profité d’une permission pour entrer dans la clandestinité à Alzingen. Mais comme il voulait s’engager activement contre le régime nazi, il a rejoint la Résistance en Belgique. Avec 17 autres Luxembourgeois, il a été dénoncé et arrêté dans une forêt près de Habay, avant d’être fusillé à Francfort le 9 mai 1944.

Mes deux autres frères ont tous deux combattu sur le front de l’Est. Après la mort de Jäng, ma mère avait fait un vœu: si ses deux autres fils survivaient à la guerre, elle offrirait une statue de la Vierge Marie. Elle a tenu sa promesse. Aujourd’hui encore, cette statue se trouve à l’entrée de l’église de Rindschleiden.

Photo: Collection privée

Comment votre vie s’est-elle poursuivie après la guerre?

Ma mère tenait beaucoup à ce que tous ses enfants reçoivent une bonne formation. Comme mes frères, j’ai fréquenté l’école d’agriculture. Après mes études, j’ai travaillé à la ferme, que nous avons pratiquement reconstruite à partir de zéro et progressivement agrandie.

J’ai ainsi vécu les profondes transformations de l’agriculture, depuis l’époque des chevaux de trait jusqu’à l’arrivée des puissants tracteurs.

Et votre premier amour, dans tout cela?

J’étais tombé amoureux d’une jeune fille qui s’appelait Colette. Mais sa mère estimait qu’un fils de paysan n’était pas un bon parti pour sa fille. Cela m’a tellement affecté que j’ai envisagé d’émigrer au Canada. Heureusement, ma mère m’en a dissuadé.

Près de 60 ans plus tard, alors que mon épouse et moi avons recroisé Colette par hasard, elle m’a confié: «Qu’est-ce que j’ai été bête d’écouter ma mère à l’époque!»

Vous avez ensuite repris la ferme avec votre frère aîné?

Exactement. En 1970, nous avons repris l’exploitation à deux. Jusqu’alors, elle était enregistrée sous le nom de «Berchem Veuve». Comme mon frère s’engageait de plus en plus en politique, il était de moins en moins présent à la ferme, ce qui n’était pas toujours facile à gérer.

En 1979, j’ai finalement repris seul l’exploitation et l’ai poursuivie avec mon épouse, que je venais d’épouser.

Photo: Collection privée

La vie vous a donc offert une seconde chance en amour?

Oui! Nous nous sommes rencontrés lorsque Jeanny est devenue la marraine du nouveau drapeau des pompiers. Aujourd’hui encore, elle aime raconter que je lui ai coûté 10 000 francs: c’était le montant de sa contribution au financement du drapeau!

Jeanny est une citadine, originaire de Luxembourg-Ville, et a suivi une formation de scénographe. Malgré cela, elle s’est étonnamment vite adaptée à la vie à la ferme et m’a toujours apporté un soutien précieux.

D’ailleurs, lorsqu’elle était enfant, son plus grand rêve était de devenir agricultrice. Mais son père ne l’avait pas permis à l’époque.

En dehors de votre travail à la ferme, trouviez-vous encore du temps pour vous engager dans la vie du village?

Il le fallait bien! J’étais actif chez les pompiers, j’ai conduit une ambulance pendant 20 ans, j’étais membre du Poretteclub et membre fondateur des «Vélos comiques».

Avec nos vélos transformés par nos soins, nous avons participé pendant plus de quatre décennies à des cavalcades et à de nombreuses autres fêtes.

Photo: Collection privée

Comment êtes-vous arrivé à Grevels?

En 1995, nous avons transmis notre exploitation et notre maison à notre neveu. Jeanny avait toujours rêvé de s’installer dans l’Oesling, mais de mon côté, je ne voulais pas trop m’éloigner d’Olm.

Lorsque nous avons découvert une maison à vendre à Grevels et que Jeanny a aperçu la magnifique vue qui s’étendait jusqu’au Kirchberg, sa décision a été immédiate: «C’est ici que je veux vivre!»

Comment avez-vous occupé votre retraite jusqu’à présent?

Je ne me suis jamais ennuyé. J’aime bricoler, j’ai beaucoup travaillé dans le jardin et j’ai eu la chance de découvrir une bonne partie du monde en voyageant. Depuis mon accident vasculaire cérébral, je dois toutefois ralentir un peu le rythme.

Quel est votre secret pour garder un esprit aussi vif?

Il est important d’avoir chaque jour une occupation qui nous apporte quelque chose de positif, une activité à laquelle on se réjouit de se consacrer dès le réveil.

Et puis, je n’ai jamais possédé de calculatrice et je n’ai encore jamais utilisé d’ordinateur ni de smartphone. J’ai toujours dû faire travailler ma tête!

Photo: Collection privée

Que signifie le bonheur ou la satisfaction pour vous?

Pour moi, être satisfait, c’est pouvoir mener une vie paisible, sans douleur, et faire ce que l’on aime!

L’honnêteté, le respect et la considération envers les autres sont les valeurs qui comptent le plus à mes yeux.

Quel message aimeriez-vous transmettre à nos lecteurs?

Ne vous laissez pas marcher sur les pieds! Si vous avez le sentiment de ne pas être respecté, réagissez! C’est ainsi que vous pourrez vivre en paix avec vous-même et avec le monde qui vous entoure.

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